Saturday, July 4, 2015

Vive l’homme qui n’adhère à rien !

… Pourtant il faut tâcher d’aller plus loin. Tant soit peu. Il faut tâcher.

Car il y a devant nous, tel un cadavre puant, la terrible vie des hommes — des hommes qui s'entre-dévorent. Enfin ! N’est-il pas vrai que, depuis que le monde existe, toute force qui se lève au-dessus de la masse humaine, et d’où qu’elle vienne, d’en haut ou d’en bas, ne fait qu’écraser son faible prochain ? Eh bien ! où est-il écrit que cela doit continuer ainsi jusqu’à la fin des siècles ?

Je sais : des amis savants me rappellent sans cesse la, biologie et ses lois. Non ! non ! si les universités n’enseignent que cela, à bas les universités ! Je refuse de me considérer comme un oiseau de proie qui se nourrit du sang de ses congénères. Je suis un homme, c’est-à-dire la seule de toutes les créatures animales qui souffre au spectacle de la souffrance de ses semblables. Il ne faut pas me confondre avec un pauvre épervier.

Alors ? A quoi servent toutes ces sciences, tous ces arts, tout le fumier de vos philosophies millénaires, puisqu’on n’est pas encore arrivé à défendre, sous peine de mort, de vivre du sang de son prochain ? Pourquoi, du haut de vos chaires de morale et de religion, prêchez-vous le Beau, le Bien, le Juste, puisque tous, jusqu’au dernier, vous ne faites en pratique qu’obéir aux lois de la biologie de l’épervier ?

Mais toutes ces choses-là on les a déjà dites, et si bien dites que les foules toujours avides de justice s’en sont engouées. Et de tous les iconoclastes elles ont fait leurs nouvelles idoles.

Qu’en est-il résulté ? Rien.

Ou plutôt, si ! Il en est résulté un nouveau métier, le plus horrible de tous : le métier, bien lucratif, de l’artiste ou du moraliste qui vit du sang de la sainte révolte des vaincus.

Maintenant c’est fini.

Je vois naître dans la rue un homme nouveau, un gueux. Un gueux qui ne croit plus à rien, mais qui a foi totale dans les forces de la vie. Et de mon lit de malade — qui peut devenir cet automne même mon lit de mort — je dis à ce gueux ce qu’Adrien Zograffi n’aura peut-être plus le temps de dire. Je lui dis ceci :
Après avoir eu foi dans toutes les démocraties, dans toutes les dictatures et dans toutes les sciences et après avoir été partout déçu, mon dernier espoir de justice sociale s’était fixé sur les arts et les artistes. Vu leur grand pouvoir sur les masses, je m’attendais à ce que surgissent dans les lettres des géants révoltés qui tous, dans la rue, se mettraient à la tête de la croisade contre notre civilisation bestiale, démasquant toutes les hypocrisies : démocratiques, dictatoriales, religieuses, scientifiques, pacifiques ou moralisantes.

On n’a rien vu de tel, comme tu sais. L’art est une supercherie, à l’égal de toutes les autres prétendues valeurs. J’ai moi-même fait de l’art, et pas mal réussi, je puis donc te le dire : encore une supercherie. Et l’artiste est semblable à l’homme d’église ; il prêche le sublime, mais il entasse des louis tant qu’il peut, t’abandonne dans la gueule du loup et se retire pour grignoter son magot, parfaitement défendu par ces mêmes mitrailleuses qu’il te demande, à toi, à toi seul de détruire.

Voilà ce que sont les arts et les artistes qui t’émeuvent. Des charlatans.

Aussi, quand, de leur retraite, ils t’exhortent à adhérer à ceci et à cela, en versant des larmes sur ton sort, n’adhère plus à rien. Pas même à toutes ces « patries internationales » qui sont à la mode en ce siècle. Patries ? A bas toutes les patries, nationales ou internationales, avec leurs vieux ou leurs nouveaux maîtres, démocrates ou absolutistes, tous des maîtres — à bas toutes les patries qui font toujours tuer les uns afin de faire vivre les autres. Refuse de crever pour qui que ce soit. Croise les bras ! Sabote tout ! Demeure lourd de toute ta masse. Dis à ces messieurs, quels qu’ils soient, d’aller, eux, se faire tuer pour toutes ces patries qu’ils inventent chaque siècle et qui se ressemblent toutes. Toi, homme nu, homme qui n’as que tes pauvres bras ou ta pauvre tête, refuse-toi à tout, à tout : à leurs idées comme à leur technique ; à leurs arts comme à leur révolte confortable.

Et si l’envie te prend de crever quand même pour quelqu’un ou pour quelque chose, crève-toi pour une putain, pour un chien d’ami ou pour ta paresse.

Vive l’homme qui n’adhère à rien !


Panaït Istrati - 1932

Saturday, November 17, 2012

Nous avons été parfaitement heureux

En 1934-1935, nous avons été parfaitement heureux, Elise et moi, dans cette région. Nous avions loué à une Mme Dupont quatre grandes pièces dans une vaste maison à allure de couvent au hameau des Queyrelles. Nous étions en face de la ville de Briançon, la dominant de peu mais assez pour l’avoir sous nos yeux, semblable à une vieille estampe avec ses remparts et ses portes. Assis dans le verger clos de murs qui donnait à la maison son caractère de chartreuse retirée si chère à mon cœur, je voyais les mulets bâtés passant les ponts-levis à côté de paysans noirs et de soldats bleus. Les hêtres de la montagne venaient en troupe jusqu’à la fontaine publique où nous allions chercher l’eau de la soupe. Tout de suite au-dessous de nous grondait doucement la Clarée et son confluent dans la Durance. Les nuits étaient bercées du bruit de ces eaux animées sur des pentes encore aimables. Juste avant l’aube, les peupliers se mettaient à bruire plus fort que les torrents dans le vent du Lautaret. Nous commencions tous nos matins en mettant sur notre phono les Concertos brandebourgeois de Bach. D’excellents amis venaient partager nos repas. Lucien Jacques habitait avec nous (nous prîmes par la suite l’habitude, lui et moi, d’aller cueillir dans les prés ces petits champignons roses qui font les « ronds de sorcière », et à force d’en manger nous eûmes des hallucinations fort inquiétantes. Elles nous saisissaient éveillés.) Je travaillais dans un grenier sombre et sonore, hanté de grands meubles ; je n’ai jamais su lesquels, il y avait cependant un lutrin énorme. Aline, grave et fine, usait de son visage italien pour faire ses amitiés d’enfant avec les oiseaux du verger (aussi avec les fourmis et les scarabées cétoines). Sylvie, gorgée de lait, mûrissait sans à-coup, grasse et belle dans son berceau. Elise se brisa la cheville un matin que nous allions camper au clos des Cavales.

Jean Giono, Voyage en Italie

Monday, November 12, 2012

Épave oblique

Renversé, lézardé, morcelé, toute appartenance humaine oubliée, c’est seulement comme un sol que celui-ci maintenant se perçoit, sol indéfiniment déchiqueté, aux croulantes mottes anonymes, dressées-déjetées, qui n’est même plus un terrain, mais les vagues d’une mer démontée, d’une mer de terre en désordre, qui jamais plus ne se reposera.
Sous cette forme informe, qui le prive de lui, il survit, empêché de se reprendre. Incessant écroulement.
Fragments indéfiniment ; fragments, failles, fissures. Épave oblique.

Henri Michaux, Les Ravagés

Friday, October 12, 2012

Sans Titre

L’heure est triste

Lentes, pénibles et graves, ces heures reviennent, aussi fortes, aussi émouvantes – parce que c’est le soir, que l’heure est triste et qu’il y a une sorte de désir vague dans le ciel sans lumières. Chaque geste retrouvé me révèle à moi-même. On m’a dit un jour : « C’est si difficile de vivre. » Et je me souviens du ton. Une autre fois, quelqu’un a murmuré : « La pire erreur, c’est encore de faire souffrir. » Quand tout est fini, la soif de vie est éteinte. Est-ce là ce qu’on appelle le bonheur ? En longeant ces souvenirs, nous revêtons tout du même vêtement discret et la mort nous apparait comme une toile de fond aux tons vieillis. Nous revenons sur nous-mêmes. Nous sentons notre détresse et nous en aimons mieux. Oui, c’est peut-être ça le bonheur, le sentiment apitoyé de notre malheur.

Albert Camus, L’envers et l’endroit, 1937

Monday, July 23, 2012

J'y vais seul

Où je vais, personne ne va, personne n'est jamais allé, personne n'ira. J'y vais seul, le pays est vierge, et il s'efface derrière mes pas.

Jean Giono

Celui-là sait !

O dieux, dieux ! comme la terre est triste, le soir ! Que de mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! Celui-là sait, qui est fatigué. Et c'est sans regret, alors, qu'il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu'il s'abandonne d'un coeur léger entre les mains de la mort, sachant qu'elle — et elle seule — lui apportera la paix.

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite [Ce paragraphe fut dicté par Boulgakov mourant à sa femme en 1940. Marianne Gourg]

Friday, May 25, 2012

N’ayez pas peur

Toi devant, tiens haut la lampe ! Vous autres, sans bruit derrière moi ! Tous sur un rang ! Et silence ! Ce n’était rien. N’ayez pas peur. J’en porte la responsabilité. Je vous guiderai vers la sortie.

Franz Kafka, Journal, 6 août 1917
Les années nous viennent sans bruit.

Ovide, Les Fastes

Think

Thursday, April 12, 2012

Sur leur chemin solitaire

Quelques larmes naturelles ils versèrent, mais les essuyèrent aussitôt :
Le monde se présentait à eux tout entier, où choisir
Le lieu où ils se reposeraient, la Providence pour guide :
Tous deux main dans la main, du pas lent de la promenade,
Traversèrent l’Eden sur leur chemin solitaire.

Milton, Paradise Lost, Book XII

Thursday, March 8, 2012

Tuesday, November 1, 2011

Fuyez vous cacher !

Mettez-vous plutôt à l'écart !
Fuyez vous cacher !
Et ayez vos masques, de sorte qu'on vous confonde avec d'autres !
Et n'oubliez pas le jardin, le jardin au grillage doré !
Faites le choix de la bonne solitude.
La solitude libre, malicieuse, légère,
celle qui vous donne même le droit de demeurer bons en quelque manière !

Friedrich Nietzsche, Par delà bien et mal

Sur la route