Saturday, December 18, 2010

Je suis une ombre

Je suis une ombre loin d'obscurs villages.
À la source du bois j'ai bu
Le silence de Dieu.
Sur mon front vient du métal froid.
Des araignées cherchent mon cœur.
Il y a une lumière qui s'éteint dans ma bouche.
De nuit je me trouvai sur une lande.

Georg Takl

Long Wave

goeland

Friday, December 10, 2010

Interstices

La vie de tout le monde

Je n'ai plus devant moi que le néant. Et il faut que je me débrouille avec ça. Plus de destin. Juste un enchaînement de petits faits qui n'ont d'autre sens que celui qu'on veut bien leur donner. Une vie machinale, sans objet. La vie de tout le monde.

Raymond Carver, Menudo, in Les trois roses jaunes

Saturday, November 27, 2010

Monkey Eyes

Tim Flach - 2004

Sunday, November 14, 2010

Retour à la maison

Je suis revenu, j'ai traversé le couloir et je regarde autour de moi. C'est l'ancienne cour de mon père. La flaque d'eau au milieu. De vieux outils inutilisables mêlés les uns aux autres barrent l'accès à l'escalier du grenier. Le chat guette sur la rampe. Un torchon déchiré et jadis employé est enroulé autour d'un bâton et le vent le soulève. Je suis arrivé. Qui va m'accueillir ? Qui attend derrière la porte de la cuisine ? De la fumée sort de la cheminée, on prépare le café du soir. Te sens-tu chez toi, à la maison ? Je ne sais pas, je n'en suis pas du tout sûr. C'est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l'une à côté de l'autre comme si chacune d'entre elles était occupée avec ses propres affaires que j'ai soit oubliées, soit jamais connues. A quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan ? Et je n'ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d'écouter. Et comme j'écoute de loin, je n'entends rien, j'entends juste le léger tictac d'une horloge ou bien je crois l'entendre, revenant des jours de l'enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu'ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu'un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose ? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret ?

Franz Kafka

Thursday, October 21, 2010

Clown

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement "de fil en aiguille".
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
Clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

Henri Michaux, Peintures - 1939, in L’espace du dedans

Sunday, August 29, 2010

Midi

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu,
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais.
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux.
Fuis! la nature est vide et le soleil consume:
Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité.
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,

Viens. Le soleil te parle en paroles sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le coeur trempé sept fois dans le néant divin.


Charles-Marie-René Leconte de Lisle

Friday, August 27, 2010

La confusion est inhérente à la crise

La confusion est inhérente à toute époque de crise. Car, en définitive, ce qu'on appelle "crise" n'est que le fait pour l'homme de passer d'une existence attachée à certaines choses et appuyée sur elles à une existence attachée à d'autres choses sur lesquelles elle s'appuie. Le passage consiste donc en deux rudes opérations : d'une part, se détacher de la source où s'alimentait la vie - n'oublions pas notre vie vit toujours grâce a une interprétation de l'Univers - d'autre part, se mettre en mesure de s'attacher à une nouvelle source de vie, c'est-à-dire s'accoutumer progressivement à une autre perspective vitale, s'habituer à considérer d'autres choses et à s'en remettre à elles. [...] Et ce n'est pas parce que le fait s'est répété plus d'une fois dans l'histoire que notre surprise s'atténuera en voyant l'homme contraint périodiquement de secouer sa propre culture et de s'en dépouiller.

Ortega y Gasset

Wednesday, August 25, 2010

Jambes


René Maltête

Wednesday, August 18, 2010

L’âme qui s’en va

La mort du Christ ou celle d’un chat, c’est la même souffrance au cœur du vivant, c’est la même douleur de mourir. C’est la même passion, qui mérite la même compassion. L’homme qui meurt en se sentant abandonné de son Dieu, le chat qui expire en poussant un grand cri, connaissent la même solitude, le même désarroi. Et dans ce cri, dans ce dernier souffle, si douloureusement rendu, c’est le fond de l’être, c’est l’âme qui s’en va.

Claude Ansgari, Plume, La part commune

Friday, March 26, 2010

Le labyrinthe

Le labyrinthe ( ou la composition des êtres )

Il existe à la base de la vie humaine, un principe d'insuffisance. Isolément, chaque homme imagine les autres incapables ou indignes d'"être". Une conversation libre, médisante, exprime une certitude de la vanité de mes semblables ; un bavardage apparemment mesquin laisse voir une aveugle tension de la vie vers un sommet indéfinissable.

La suffisance de chaque être est contestée sans relâche par ses proches. Même un regard exprimant l'admiration s'attache à moi comme un doute. [Le "génie" abaisse davantage qu'il n'élève ; l'idée du "génie" empêche d'être simple, engage à montrer l'essentiel, à dissimuler ce qui décevrait : il n'est pas de "génie" concevable sans "art". Je voudrais simplifier, braver le sentiment d'insuffisance. Je ne suis pas moi-même suffisant et ne maintiens ma "prétention" qu'à la faveur de l'ombre où je suis. ]
Un éclat de rire, une expression de répugnance accueillent gestes, phrases, manquements où se trahit mon insuffisance profonde.

L'inquiétude des uns et des autres s'accroît et se multiplie dans la mesure où ils aperçoivent, aux détours, la solitude de l'homme dans une nuit vide. Sans la présence humaine, la nuit où tout se trouve - ou plutôt se perd - semblerait existence pour rien, non-sens équivalent à l'absence d'être.

Georges Bataille, L'expérience intérieure, Gallimard, 1954, p. 97